Les campagnes menées par la société civile dénoncent la répression migratoire menée par les États-Unis, le rapprochement de la FIFA avec les pouvoirs autoritaires et l’impact climatique grandissant de la compétition
Cette dernière Coupe du monde a été passionnante. Mais en dehors des stades, les problèmes ont été difficiles à ignorer. La répression migratoire menée par les États-Unis a gâché la compétition. La FIFA a démontré une nouvelle fois sa volonté de se plier aux exigences des régimes autoritaires, et son choix d’une compagnie pétrolière saoudienne comme sponsor principal a mis à nu son mépris pour la crise climatique. La société civile a saisi cette occasion pour mettre en avant les droits des migrants et mener des campagnes sur d’autres causes liées aux droits humains. Des militants mexicains ont notamment exigé que des mesures soient prises pour mettre fin à l’impunité concernant les disparitions forcées. La compétition touche à sa fin, mais les campagnes de la société civile se poursuivront.
Plus d’un milliard de personnes suivront la finale de la Coupe du monde du 19 juillet, qui opposera l’Argentine à l’Espagne et marquera le point culminant de cinq semaines. Les plus grands joueurs du monde ont offert de nombreux moments mémorables. Mais en dehors du terrain, la Coupe du monde a été entachée par la corruption et des préoccupations en matière de droits humains. La société civile s’est mobilisée pour mettre en lumière les enjeux au-delà des résultats sportifs, saisissant l’occasion offerte par le tournoi pour mener des campagnes de sensibilisation.
Un pays hôte pas comme les autres
La Coupe du monde a toujours été un événement aussi bien politique que sportif. Quand l’Italie a accueilli la deuxième édition du tournoi en 1934, le régime s’en est servi comme outil de propagande pour le fascisme, et son dictateur a fait pression sur les officiels pour garantir la victoire de l’équipe italienne. Lorsque la junte militaire argentine a accueilli la Coupe du monde en 1978, elle a organisé la cérémonie d’ouverture à proximité d’un centre de détention secret où elle torturait des milliers de dissidents. La junte aurait également truqué un match que l’équipe nationale devait absolument gagner.
La FIFA, instance dirigeante du football sans aucune redevabilité, a longtemps fermé les yeux pendant que son plus grand événement était instrumentalisé par des États qui bafouaient les droits humains. Aujourd’hui, elle semble déterminée à récompenser ouvertement ces pays. La FIFA a laissé la Russie autoritaire accueillir la Coupe du monde en 2018, alors même que celle-ci avait déjà entamé la première phase de sa guerre contre l’Ukraine en annexant illégalement la Crimée. Ensuite, ce fut le tour du Qatar, État pétrolier sans expérience sportive et peu respectueux des droits humains. Le déni des libertés civiques fondamentales et la criminalisation généralisée des personnes LGBTQI+ au Qatar n’ont clairement pas troublé les membres du comité exécutif de la FIFA qui l’ont choisi. Le processus de sélection s’est révélé par la suite si corrompu que plusieurs responsables ont été condamnés pour des infractions pénales ou ont écopé d’une suspension à vie. Cependant, ce sont les milliers de travailleurs migrants qui ont payé le prix le plus lourd. Beaucoup d’entre eux sont morts en raison de leur travail sur les chantiers des stades de la Coupe du monde au Qatar.
Donald Trump en était à son premier mandat lorsque la FIFA a choisi les États-Unis comme pays hôte principal de la Coupe du monde 2026, avec le Canada et le Mexique accueillant un nombre moins important de matchs. Le tournoi s’est déroulé pendant son second mandat, au cours duquel il a balayé les garde-fous institutionnels qui auraient dû le contraindre.
L’administration Trump n’a pas mis de frein à ses politiques anti-immigration agressives. Les joueurs de certains pays ont été soumis à des contrôles de sécurité excessifs et humiliants lors de leur arrivée aux États-Unis. Les supporters, les journalistes, les officiels et les proches des joueurs provenant d’environ un quart des nations qualifiées ont été confrontés à des interdictions de voyage, à un durcissement des règles d’entrée et à des taux élevés de refus de visa. Ces restrictions ont gâché l’ambiance de certains matchs où les supporters d’une équipe pouvaient remplir le stade tandis que ceux de l’autre étaient quasiment absents. Même des officiels reconnus n’ont pas été épargnés. L’arbitre somalien Omar Artan a été interdit d’entrée sur le territoire américain.
Alors même que l’administration Trump bombardait l’Iran en pleine compétition, l’équipe nationale iranienne a été particulièrement visée par l’hostilité. Une quinzaine d’entraîneurs, d’administrateurs et d’officiels iraniens se sont vu refuser l’entrée aux États-Unis, tout comme leurs supporters et des journalistes. Bien que l’équipe iranienne ait disputé ses matchs aux États-Unis, elle a été contrainte de s’installer à Tijuana, au Mexique, et d’effectuer des déplacements de dernière minute vers Los Angeles et Seattle. Ce bouleversement a sans doute eu des répercussions sur le terrain, car l’équipe a manqué de peu sa qualification pour les phases à élimination directe. La FIFA s’en est simplement lavé les mains, affirmant que l’application des lois sur l’immigration relevait de la compétence exclusive de l’État hôte.
Pour les supporters résidant aux États-Unis, la compétition s’inscrivait dans le contexte d’une campagne continue d’arrestations massives et d’expulsions. Les agents militarisés de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) ont raflé des dizaines de milliers de personnes et ont arrêté et criminalisé les manifestants qui tentaient de défendre les droits des migrants et d’empêcher les arrestations. Cette répression a eu un effet dissuasif : selon certains témoignages, des migrants se seraient tenus à l’écart des stades et des soirées de visionnage par crainte d’être arrêtés.
Avant le tournoi, Trump a clairement indiqué que cette hostilité ne cesserait pas. Il a menacé de mener une répression à Los Angeles et a laissé entendre que les villes qui s’opposaient à ses mesures anti-immigration, comme Seattle, pourraient se voir retirer l’organisation de certains matchs. Le gouvernement a ensuite utilisé des images de l’équipe américaine dans une campagne de propagande sur les réseaux sociaux au service de sa répression migratoire.
L’hypocrisie a atteint un niveau inédit lorsque le joueur vedette de l’équipe américaine, Folarin Balogun, a reçu un carton rouge, ce qui lui a valu une suspension pour le match suivant, jusqu’à ce que la FIFA prenne la décision sans précédent de l’autoriser à jouer. Trump a déclaré sans vergogne qu’il avait fait pression sur la FIFA. Balogun, élevé au Royaume-Uni par des parents nigérians, ne pouvait jouer pour les États-Unis que parce qu’il était né à New York, ce qui lui conférait la citoyenneté par droit de naissance. Pourtant, alors même que la polémique autour de sa suspension faisait rage, l’administration Trump a poursuivi ses efforts pour mettre fin à la citoyenneté par droit de naissance. Elle a annoncé son intention de légiférer alors même que la Cour suprême avait confirmé que ce droit était protégé par la Constitution. Le mépris flagrant de Trump pour les règles du jeu que tous les autres sont tenus de respecter a été mis à nu.
Lorsque des organisations de la société civile ont averti des dangers à l’approche de la Coupe du monde, la Maison Blanche les a attaquées, accusant les « groupes militants libéraux » de recourir à des « tactiques alarmistes ridicules ». Les gouvernements s’efforcent généralement de donner la meilleure image possible d’eux-mêmes lorsqu’ils accueillent des événements mondiaux. Mais l’administration Trump a profité de l’occasion pour faire savoir au reste du monde que son obéissance était exigée, et qu’elle s’en moquait bien si cela déplaisait.
Les défaillances de la FIFA
Le président de la FIFA, Gianni Infantino, était omniprésent : capté par les caméras lors de la plupart des matchs, sillonnant l’Amérique du Nord à bord d’un jet privé qatari. Arrivé au pouvoir en 2016, il s’était engagé à assainir l’organisation après des scandales de corruption, mais l’une de ses premières mesures a été de ne pas renouveler les contrats de responsables clés de la commission d’éthique de la FIFA. Depuis, il s’est montré très complaisant envers les régimes autoritaires. En 2019, il a accepté la médaille de l’Ordre de l’Amitié russe des mains de Vladimir Poutine. À l’approche de la Coupe du monde au Qatar, il a minimisé les violations des droits des migrants et accusé les États occidentaux d’hypocrisie pour leurs critiques du bilan du Qatar en matière de droits humains. En 2025, dans un geste manifestement destiné à flatter son ego, il a remis à Trump le Prix de la paix de la FIFA, créé pour l’occasion. En 2026, il a assisté à la première réunion du Conseil de la paix de Trump en portant une casquette rouge de style MAGA. Toute prétention à la neutralité est désormais dénuée de crédibilité.
Pourtant, la FIFA a clairement montré qu’elle était prête à intervenir lorsque les parties concernées étaient moins puissantes. Elle a contraint l’équipe d’Haïti à changer ses maillots pour en retirer des images célébrant une bataille décisive de sa lutte de libération contre la France. Les directives de la FIFA interdisant les drapeaux jugés politiques ont conduit à la confiscation de versions prérévolutionnaires du drapeau iranien aux entrées des stades.
Le choix de l’Arabie saoudite par la FIFA comme pays hôte de la Coupe du monde 2034, à l’issue d’un processus conçu pour faire de ce pays le seul candidat, était une décision profondément politique. Un État pétrolier encore plus puissant et répressif que le Qatar, qui assassine des journalistes, exécute des dissidents et emprisonne des militantes des droits des femmes, s’apprête à occuper le devant de la scène mondiale. Comme pour le Qatar, de sérieuses inquiétudes pèseront sur la sécurité des travailleurs migrants impliqués dans la construction et sur les droits des supporters LGBTQI+.
En outre, le choix de l’Arabie saoudite montre clairement que la FIFA ne prend pas le changement climatique au sérieux, malgré son engagement public à atteindre la neutralité carbone d’ici 2040. L’Arabie saoudite souhaite continuer à extraire du pétrole aussi longtemps que possible et a systématiquement bloqué les propositions visant à éliminer progressivement les combustibles fossiles lors des négociations de la COP sur le climat. Le tournoi actuel, qui a nécessité de nombreux déplacements d’un bout à l’autre du continent, a été la Coupe du monde la plus polluante de tous les temps. De plus, outre la liste habituelle d’entreprises nuisibles au climat, la compagnie pétrolière nationale saoudienne Aramco a été le principal sponsor de la compétition. Elle occupait une place prépondérante sur les panneaux publicitaires au bord du terrain, normalisant ainsi le rôle destructeur que continuent de jouer les combustibles fossiles.
Les campagnes de la société civile
La société civile n’est pas restée silencieuse. La Sport and Rights Alliance, une coalition de la société civile militant pour le respect des droits humains et des normes du travail, a mené les appels lancés à la FIFA pour qu’elle protège ces droits et fasse pression en faveur de la suspension des interdictions d’entrée aux États-Unis et les conditions restrictives d’octroi de visas. L’American Civil Liberties Union a fourni aux supporters se rendant à la Coupe du monde un guide pratique sur leurs droits, notamment sur la marche à suivre en cas d’interpellation par l’ICE.
Avant le tournoi, des manifestations ont eu lieu dans les villes hôtes – Los Angeles, Miami et New York – sous le slogan « No ICE in the Cup », exigeant que l’ICE reste à l’écart des stades, des zones réservées aux supporters et des soirées de visionnage. « Fossil Free Football », un collectif de supporters militant pour mettre fin au parrainage du football par les entreprises du secteur des énergies fossiles et rendre ce sport plus écologique, a souligné l’implication préoccupante d’Aramco ainsi que les défis posés à la compétition par la hausse des températures. Des organisations internationales de défense des droits humains, notamment Amnesty International et Human Rights Watch, ont attiré l’attention sur la crise des droits humains aux États-Unis. La « Coupe du monde de la solidarité » organisée par CIVICUS a utilisé le langage du football pour attirer l’attention sur le bilan des 48 nations participantes en matière d’espace civique et sur le fait que plusieurs militants de la société civile ont été injustement emprisonnés dans certains de ces pays.
Les grands événements comme la Coupe du monde permettent également à la société civile d’attirer l’attention sur des préoccupations nationales. Des journalistes français ont laissé un siège vide dans la tribune de presse lors de chacun des matchs de leur pays afin de mettre en lumière le cas de leur confrère journaliste sportif Christophe Gleizes, condamné par l’Algérie à sept ans de prison pour avoir été en contact avec un membre d’un groupe interdit. Au Mexique, une manifestation a visé le sponsor Hyundai, dénonçant les impacts environnementaux d’une entreprise locale qui lui fournit du minerai de fer.
Des militants et défenseurs des droits humains mexicains se sont servis de la Coupe du monde pour mettre en lumière la crise des disparitions forcées dans le pays. Plus de 133 000 personnes sont portées disparues, victimes du crime organisé et de la collusion politique. Cela représente un nombre suffisant pour remplir plus d’une fois et demie le gigantesque stade Azteca, où la Coupe du monde a débuté. Les familles des disparus font face à un État indifférent où l’impunité est la norme. La société civile poursuit la recherche des disparus et fait pression sur les autorités pour qu’elles mènent des enquêtes en bonne et due forme.
Dans l’État de Nuevo León, au Mexique, un groupe de proches de personnes disparues a lancé une campagne qui représente les victimes comme des joueurs de l’équipe nationale mexicaine. Les numéros sur leurs maillots correspondent à la date à laquelle elles ont été vues pour la dernière fois.
Pendant le tournoi, des organisations regroupant les familles des disparus ont mené des campagnes dans les langues des supporters en visite dans les villes hôtes mexicaines et ont organisé des expositions publiques de photos des disparus, dont 150 près du stade de Monterrey.
Mais elles ont été confrontées à une réponse officielle qui visait à minimiser la crise, à ridiculiser les familles des disparus et à recourir à la violence pour réprimer les manifestations. Le ministère de l’Intérieur a insinué que les manifestants étaient payés pour protester et a annoncé l’ouverture d’une enquête sur le financement des groupes travaillant sur cette crise. À Mexico, la police anti-émeute a encerclé, agressé et interpellé des personnes qui tentaient de défiler en brandissant des images des disparus, afin de les empêcher de mener leur manifestation jusqu’au stade. La réalité des disparitions ne cadrait pas avec le récit que les autorités mexicaines voulaient présenter au monde.
Le match continue
Alors que la Coupe du monde 2026 touche à sa fin, les regards se tournent vers les leçons à tirer pour les futurs grands événements sportifs. Los Angeles accueillera les Jeux olympiques de 2028, et le gouvernement américain devra être poussé à se montrer plus accueillant envers le monde. La prochaine Coupe du monde sera principalement organisée par l’Espagne, le Maroc et le Portugal, probablement sous des températures extrêmes qui mettront encore davantage en évidence les effets du changement climatique. Au Maroc, le coût élevé de la construction des stades dans un contexte de services publics défaillants a été l’un des éléments déclencheurs des manifestations menées par la génération Z l’année dernière. Les Jeux olympiques de 2032 à Brisbane, en Australie, pourraient offrir à la société civile l’occasion de mener des campagnes en faveur des droits des peuples autochtones ainsi que contre la crise climatique. Ce qui est certain, c’est que des campagnes en faveur des droits humains marqueront les années précédant la Coupe du monde 2034.
Lorsque l’Argentine ou l’Espagne brandira le trophée le 19 juillet, le spectacle prendra fin, mais pas les abus que le tournoi a mis en lumière. La société civile maintiendra la pression pour que les pays hôtes soient tenus de respecter des normes élevées et continuera à œuvrer pour attirer l’attention du public sur les problèmes liés aux droits humains qui persisteront après le coup de sifflet final.
NOS APPELS À L’ACTION
Les instances dirigeantes du sport doivent exiger des normes élevées en matière de droits humains et d’action climatique de la part des pays hôtes des tournois, et veiller à ce qu’elles soient respectées.
Les États organisateurs d’événements sportifs doivent garantir que les équipes, les officiels, les journalistes et les supporters de tous les pays participants puissent y assister librement.
Les instances dirigeantes du sport doivent mettre fin à tout parrainage par les industries des énergies fossiles et prendre des mesures concrètes pour atténuer les impacts climatiques et environnementaux des tournois.
Pour des interviews ou de plus amples informations, veuillez contacter research@civicus.org













